dimanche, 02 janvier 2005

La marche turque ...


Il y a parfois des contributions salutaires. Celle de Jean-Louis Bourlanges, député européen UDF, en fait partie. Dans une interview donnée au Figaro, il vient de donner un sacré coup de pied dans la fourmilière des euro-béats de droite comme de gauche, unis comme un seul homme, pour faire adopter la future constitution européenne.

Acte 1. Le député relance le débat sur l'adhésion programmée de la Turquie. Grincements de dents dans le camp du oui où l'on veut déconnecter le référendum de la question turque et de la vie politique en générale. Réponse de Jean-Louis Bourlanges : "Politiquement, chacun sent bien que la victoire du oui vaudra approbation de l'ensemble de la politique européenne du chef de l'État, Turquie comprise."

Un peu plus haut : "L'adhésion programmée de la Turquie sonne le glas des deux ambitions qui sont, depuis cinquante ans, à la base de l'entreprise : l'affirmation politique d'une unité de civilisation et la mise en place d'une capacité commune d'action à caractère fédéral. L'Union a désormais vocation à devenir un simple «carrefour de civilisations», comme le dit M. Erdogan, autant dire une ONU régionale aux frontières provisoires ou arbitraires, condamnée par ses divisions à fonctionner sur un mode intergouvernemental."

Et le député d'enfoncer le clou : "L'Europe est une création du Haut Moyen Âge. Elle est née de la conjonction de trois phénomènes : la chute de l'Empire romain qui a cédé la place, pour le meilleur et pour le pire, à un système politique éclaté entre plusieurs États indépendants et qui a libéré les forces productives d'une confiscation parasitaire des richesses par l'État ; une révolution religieuse, le triomphe du christianisme augustinien, qui a permis l'émancipation progressive du pouvoir politique et du savoir intellectuel ; la conquête arabo, puis turco-musulmane, qui a fixé le territoire européen en en retranchant définitivement la rive sud de la Méditerranée.

On s'indigne aujourd'hui de constater que la frontière sud de l'Europe est historiquement une frontière religieuse, frontière épaisse au demeurant, marquée par le flux et le reflux des Ottomans, comme si la reconnaissance de cette réalité était de nature à mettre en péril le pluralisme religieux et la neutralité de la puissance publique. Le politiquement correct confine ici au déni de réalité. Il est aberrant de nier, à la seule lumière de ce qu'est devenue la religion chrétienne à l'ouest de l'Europe, que chaque religion n'est pas cantonnée au for intérieur de la conscience individuelle, mais qu'elle joue un rôle central, et chaque fois différent, dans la représentation que les hommes se font d'eux-mêmes, de leurs rapports aux autres et de leur relation à la politique. Comment ne pas voir que les destins historique et culturel de la chrétienté et de l'Empire ottoman n'ont pas suivi sur la longue durée et ne suivent toujours pas, aujourd'hui, le même cours.Daniel Cohn-Bendit estime qu'on assiste en Turquie à l'émergence d'un «islam des Lumières». Je serais plus circonspect car j'observe que ce qui se joue là-bas ? démocratie islamisante contre laïcité autoritaire ? obéit à des logiques qui nous sont fondamentalement étrangères et sont, en revanche, proches de ce qu'on observe dans une partie du monde arabe."


Cette analyse rigoureuse paralyse les arguments des partisans du "Oui", qui tentent de cataloguer les opposants à l'entrée de la Turquie dans l'UE, comme des personnes ayant peur de l'Islam, ou des égoïstes.

Derrière la volonté des "europtimistes" d'intégrer la Turquie non-européenne par un souci d'apaisement avec le monde musulman, il y a pourtant des relents d'une forme d'impérialisme. Impossible, de ne pas songer à l'Empire austro-hongrois qui jadis, dans les confins croates, se servait des paysans serbes pour se protéger des ottomans.


Etrange retournement de l'histoire. Le futur empire libéral européen, lui aussi, est en quête d'une avant-garde pour protéger ses confins au Sud et à l'Est ... avec l'Ukraine, par exemple. Mais en Ukraine, aussi, les Troiens américains sont déjà là...


Acte 2.
La conclusion de l'interview de Jean-Louis Bourlanges, donne le coup de grâce : "Si le oui l'emportait malgré tout, ce ne pourrait être que parce que cette Europe sans forme et sans objet ne fait plus peur à grand monde du fait de son insignifiance. On mobilise difficilement contre le vide. Les oui à la Constitution seront de résignation et non d'espérance."

Ceux qui, comme nous, voit aujourd'hui dans le "Non", un non d'espérance destiné à redonner de nouvelles valeurs à l'Europe, basées sur la justice sociale, la transparence démocratique, sur un juste équilibre entre le respect des souverainetés et un partage de compétences approuvé par les citoyens, ne peuvent qu'approuver ces propos. Un autre chantier serait de redonner sa place à l'axe franco-allemand, de construire un système de défense européen détaché de l'Otan. Cette tâche doit être portée par les bailleurs de fonds de l'Union que sont la France et l'Allemagne, et tant pis s'il faut s'opposer aux nouveaux venus de l'Est, dont le portefeuille est à Bruxelles et le cœur à Washington.


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