La confédération européenne des syndicats (CES) a mobilisé ses troupes samedi à Lubjlajna, en Slovénie. Des dizaines de milliers de manifestants ont exigé une revalorisation de leurs salaires. Dans un entretien à Mediapart, l’un des patrons de la centrale critique la politique monétaire de la BCE et la condition de 30 millions de travailleurs pauvres en Europe.
La confédération européenne des syndicats (CES [2]) affirme avoir rassemblé quelque 35 000 manifestants, venus de 29 pays et mobilisés par 54 syndicats différents, dans les rues de la capitale slovène Lubjlajna, samedi 5 avril, en marge d’une réunion des ministres de l’Economie et des Finances des 27. Mot d’ordre de la mobilisation : la revalorisation des salaires, pour contrer l’érosion du pouvoir d’achat.
La centrale, qui représente 60 millions de salariés environ sur le continent (82 organisations nationales [3]), pointe du doigt deux coupables : la vive inflation des derniers mois, mais aussi la redistribution inéquitable des richesses entre actionnaires et salariés. Samedi en début de matinée, la CES devait également rencontrer le chef de l’exécutif slovène, dont le pays assure la présidence de l’Union européenne jusqu’à fin juin.
La manifestation intervient dans un contexte houleux, après l’obtention, le 31 mars, par les fonctionnaires allemands d’une augmentation de leurs salaires de 5,1% cette année, puis de 2,8% l’an prochain. Cette avancée, après des années de vaches maigres, n’est pas du goût de tout le monde : à maintes reprises, la Banque centrale européenne (BCE) s’est inquiétée de revalorisations salariales trop généreuses, qui pourraient alimenter selon elle la spirale inflationniste.
Ce même 31 mars, l’institut de statistiques Eurostat faisait état, en première estimation [4], d’une accélération de l’inflation à 3,5% sur un an en mars – un record depuis la création de l’euro, qui a sans doute encore conforté les certitudes de l’institution monétaire.
Dans un entretien avec Mediapart, Walter Cerfeda [5], secrétaire confédéral de la CES depuis 2003, expose les enjeux de la manifestation de samedi. Et poursuit le bras de fer engagé avec la BCE.
La question du pouvoir d’achat est-elle aussi sensible dans l’ensemble des pays de l’Union européenne ?
A l’exception des pays scandinaves, on constate ces dernières années une perte de pouvoir d’achat généralisée. Encore plus palpable en ce début d’année 2008, avec l’explosion des prix des matières premières et des produits alimentaires. Les pays les plus fortement touchés sont d’ailleurs tous membres de la zone euro : l’Allemagne, l’Italie, les Pays-Bas et la France.
Les chiffres d’Eurostat le disent : la part des salaires dans le Produit intérieur brut a reculé de plus de six points de pourcentage au cours des cinq dernières années. Un transfert a été opéré : on modère les salaires pour gonfler les bénéfices.
L’Europe compte aujourd’hui 30 millions de travailleurs « pauvres ». C’est-à-dire qui gagnent moins de 50% du salaire moyen de son pays de résidence, selon le critère de la commission européenne. La prolifération de ces salaires de misère s’accompagne d’une véritable précarisation du travail. 108 millions de travailleurs européens pâtissent d’un statut précaire, dont 40 millions de travailleurs avec un CDD, 39 millions avec un temps partiel. Sans oublier le travail informel, qui s’est fortement développé.
De plus, la discrimination professionnelle reste une préoccupation : encore aujourd’hui, en Europe, une femme gagne 15% de moins qu’un homme pour des tâches similaires. Bref, nous sommes dans une situation d’urgence sociale.
Le salaire, seule variable d’ajustement ? En appelant à la manifestation, vous souhaitez attirer l’attention des gouvernements mais aussi de la Banque centrale européenne. Qu’avez-vous à dire à son président, Jean-Claude Trichet ?
Nous lui disons que la BCE ne peut pas faire de la modération salariale sa seule variable d’ajustement pour sortir de la « crise » et éviter un prétendu risque inflationniste. Rappelons que 85% du PIB européen est déterminé par le marché intérieur ! En clair, l’Europe ne dépend qu’à 15% des exportations. A force de ne pas vouloir entendre la demande salariale, de ne pas voir l’appauvrissement des travailleurs européens, nous risquons de bloquer la demande intérieure.
Vous devez rencontrer Jean-Claude Trichet à Ljubljana ?
Ce n’est pas prévu pour le moment mais on espère trouver un créneau après la manifestation.
Des travailleurs allemands ont obtenu des avancées assez spectaculaires en matière de pouvoir d’achat ces dernières semaines, au grand dam de Jean-Claude Trichet. Des accords similaires ont-ils été conclu ailleurs ?
En Allemagne, c’est effectivement très intéressant : en février, le secteur de la métallurgie a obtenu une augmentation de 5,2% des salaires. Fin mars, c’était au tour des fonctionnaires (+3,1%). La chimie et le BTP font pression ces jours-ci. Il faut bien voir qu’en Allemagne, cela représente une véritable inversion de tendance, après des années de rigueur salariale.
En Finlande et en Suède, des revalorisations salariales de l’ordre de 4% ont été concédées. En Autriche, cela avance également. En Italie, la chute du gouvernement de Romano Prodi a interrompu d’intenses négociations sur des réductions fiscales en direction des travailleurs.
Du côté des nouveaux Etats membres, quelques bonnes nouvelles, même si le mouvement est encore fortement freiné par la faiblesse de la structure des négociations collectives. Dans ces pays, des hausses de salaire sont consenties, mais se limitent souvent à des secteurs très restreints. Ainsi, des augmentations de 8 à 9% ont récemment été obtenues dans le secteur de la santé en Hongrie et du bâtiment en Bulgarie.
Et en France ?
La situation est dans la moyenne. En faisant le lien entre salaires et temps de travail (« des heures supplémentaires pour augmenter les salaires »), le président de la République n’emprunte pas la bonne route. Nous préférons réfléchir à un meilleur partage des gains de productivité au sein de l’entreprise, à une répartition plus équitable des richesses.
Quelles suites comptez-vous donner à cette mobilisation ?
Face à l’érosion du pouvoir d’achat, il faut définir une stratégie de long terme : nous sommes bien conscients que cette action à elle seule ne suffira pas. Nous comptons convoquer, sans doute en octobre pendant la présidence française de l’Union, une grande conférence sur les salaires, où seront conviés évidemment Jean-Claude Trichet et le commissaire européen aux affaires économiques et monétaires, Joaquin Almunia.
Social. À l’appel de la Confédération européenne des syndicats, 40 000 manifestants sont attendus demain en Slovénie pour dire « stop » à la « modération » salariale.
L’événement n’a pas de précédent. Venus de l’ensemble des pays de l’Union européenne, près de 40 000 syndicalistes défileront demain ensemble dans les rues de Ljubljana, la capitale de la Slovénie, qui assure actuellement la présidence de l’UE. Partout confrontés à un même mal, nommé baisse du pouvoir d’achat, ils porteront la même demande : augmentation des salaires. Un message à destination du patronat, mais aussi des dirigeants des pays européens, dont les ministres de l’Économie et des Finances, seront réunis au même moment à Ljubljana. Des euromanifs, on en avait déjà vu, à Bruxelles, Strasbourg ou Luxembourg : pour l’emploi, contre la « libéralisation » de secteurs comme les transports ferroviaires, contre la directive Bolkestein, etc. Pour les salaires, jamais.
à l’ouest comme à l’est
Organisée par la Confédération européenne des syndicats (CES), cette initiative va permettre de donner une plus grande visibilité à un mouvement qui traverse tout le Vieux Continent. À l’Ouest comme à l’Est, au Nord comme au Sud, la question salariale fait la une de l’actualité. Depuis des mois, branche après branche, les Allemands, qui, il est vrai, avaient subi plus durement que d’autres les effets de l’austérité, passent à l’offensive et décrochent de très sensibles augmentations. Même constat en France, où les conflits ayant pour objet la feuille de paye se multiplient ces temps-ci et gagnent des secteurs, comme la grande distribution, qui n’avaient jamais fait grève. Non moins remarquable : à l’Est, dans les nouveaux membres de l’UE, la fièvre monte aussi, comme en témoigne spectaculairement la grève des Renault-Dacia, en Roumanie.
Les raisons de cette montée en puissance des mouvements pour les salaires sautent aux yeux. La reprise de l’inflation ne frappe pas seulement l’Hexagone mais l’ensemble des pays de l’UE. D’autant plus dure à avaler qu’elle intervient sur fond d’une « modération » salariale imposée toutes ces dernières années au nom de l’emploi et de la compétitivité, et qui s’est soldée par un véritable hold-up sur le travail au profit du capital. La CES constate : dans l’ensemble de l’Europe des 27, la part des salaires dans la richesse créée a baissé en moyenne de plus de 6 % depuis 2001, en faveur des profits et de la rente. Or, note la CES, contrairement à la conviction professée par la Commission de Bruxelles, les gouvernements et le patronat, « bas salaires et hauts profits » n’ont pas entraîné une amélioration de la performance de l’emploi. En vérité, la « modération » « n’aboutit qu’à miner la demande intérieure globale », dénonce Walter Cerfeda, secrétaire de la CES. Au moment où la récession menace, et alors que la consommation des ménages demeure le principal moteur de croissance valide, l’urgence, autant sociale qu’économique, est bien de remettre en question cette consigne d’austérité.
claque pour trichet
L’euromanif de Ljubljana est déjà à marquer d’une pierre blanche : elle signe, sinon l’échec, du moins le recul de tous les pédagogues de la « rigueur ». Qu’il s’agisse du gouverneur de la Banque centrale, Jean-Claude Trichet, qui n’en finit pas de « mettre en garde » contre les hausses de salaire. Ou des nombreux dirigeants européens qui, comme Nicolas Sarkozy et son gouvernement, après avoir imposé le régime sec aux salaires des fonctionnaires, préparent des coupes claires dans les dépenses sociales.
Le rendez-vous de Ljubljana, c’est enfin un beau pavé dans le jardin d’un patronat qui ne voit toujours dans l’Europe qu’un vaste terrain de manoeuvre pour faire jouer le dumping salarial. En faisant démonstration de leur solidarité, les euromanifestants vont, plus sûrement que bien des discours, faire avancer l’idée d’Europe sociale.
Yves Housson
L’Humanité